Traduction

mardi 30 janvier 2018

Sous les pavés, la jungle

Un aperçu en images, pour l'ambiance...
Écrire du noir, c'est plonger dans les maux de la Terre, ouvrir la jarre, comme Pandore, mais, moi, je refuse de la refermer avant d'avoir libéré l'espérance qui se trouve tout au fond...










jeudi 18 janvier 2018

suite et fin de l'histoire



Huit heures. Pas le temps de reprendre l’interrogatoire de la fille. Coup de théâtre. Une voiture accidentée signalée sur la route des sables blancs, le conducteur affalé sur le volant, mort, une balle dans la tête.  Les traces sur la carrosserie et les marques de freinage suggèrent que l’assassin a dû dépasser le véhicule de la victime en  le serrant jusqu'à lui faire mordre le bas côté et l'obliger à s'arrêter, puis il est descendu et l’a abattu.
Ben voilà le troisième, dit le commissaire. Le dessin du chien est agrafé sur la veste de la victime, même coup de pinceau, même artiste. Une valise dans le coffre, tiens, Ronan Legarrec partait en voyage ou s’éclipsait parce qu’il avait compris que son tour était venu.  Son excursion sera plus longue que prévue et sans billet de retour.
Seul hic pour Martin, le légiste certifie que la mort remonte à une heure du matin, il est formel, or, Mona Louarn a passé la nuit au violon. Il se frotte les sourcils.
Merde alors, commente Tronchard, c’est pas elle !
De son côté, Muriel a pris la route de Pen Ker Traon de très bonne heure ce matin, après avoir passé la nuit à éplucher les articles et tout ce qu’elle a pu trouver sur l’accident de Pierrick Louarn et le décès de sa voisine Maria, des faits concomitants qui ne semblent pas avoir éveillé de soupçons à l’époque. Au domicile de Pierre Louarn, le père du type qui est censé s’être tué en moto, personne. Mais elle est intriguée par l’appentis, adossé à la maison, tout vitré, ce qu’elle peut voir à l’intérieur est édifiant, un atelier de peintre, des toiles en cours, sur chevalet. Elle fonce au commissariat faire son rapport.
Dix heures, une lettre arrive avec le courrier, déposée pendant la nuit dans la boîte, elle est destinée au commissaire. Elle est signée Pierre Louarn, il s’accuse des trois crimes, sa vengeance accomplie, il déclare vouloir disparaître en mer. Il a pris le large dans la nuit, à bord de son voilier.
Mona Louarn à priori disculpée. Pourtant, Martin continue à avoir des doutes, se demande si le grand-père et la petite-fille ne sont pas de mèche. Si le vieux n'a pas simplement achevé le travail commencé par sa petite fille. Comment savoir ? Il livre ses soupçons au juge qui l’envoie paître. Vous lisez trop de romans, mon vieux, ce ne sont pas des crimes de jeune fille, persifle le magistrat pour qui l’affaire est bouclée, un mandat de recherche du criminel est lancé. Il n'a pas besoin de se compliquer la vie avec deux coupables, il en a assez d'un.
Il conseille à  Mona Louarn de ne pas traîner dans le patelin et  recommande qu’elle soit protégée jusqu’à Rosporden où elle prendra le TGV pour Paris.
Le commissaire l’accompagne d'abord à l’hôtel récupérer ses affaires. Dans la rue, un incident se produit sous son nez, qui pourrait l'intéresser s'il n'avait l’esprit ailleurs. Il ne prête pas assez attention à la femme qui trébuche au moment où elle les croise et s’agrippe à Mona  qui la retient in extremis.

Sur le quai, le policier songeur, convaincu qu’une part de la vérité lui échappe, emportée par ce train, le regarde disparaître à regret.
 Mona, appuyée à la fenêtre du compartiment, contemple le paysage de bocage breton qui s’enfuit. Un peu nostalgique. L’océan lui manquera. Dans quelques heures, elle s’envolera pour la Sicile, mais ses racines sont ici, un jour elle y reviendra.
Elle décachette la lettre que la femme sur le trottoir a glissé dans sa poche et sourit.
« Je fais route vers Syracuse, j’y serai dans cinq ou six semaines, si les vents sont avec moi.   Ton grand-père »







mercredi 17 janvier 2018

suite 6


Sixième épisode 

Dix huit heures, Mona traverse la place de l’hôtel de ville dans la nuit, remonte la rue Jean Bart, elle se dirige vers l’étude de maître Legarrec. Immeuble ancien de trois étages, façade blanche, porte en bois. L’étude est au premier étage. Elle lève les yeux vers la lumière du bureau.
Là-haut, Legarrec transpire. Il a vu à midi les actualités régionales à la télé, ils ont parlé de ces deux crimes et de cette femme aperçue sur le port, il sait qu’il a du mouron à se faire.
Mona attend dans l’ombre.

À quelques pas de là, le commissaire ronge son frein, les heures s’étirent, il s’attend à un nouveau crime, son regard se pose toutes les minutes sur le téléphone. Quand il sonne, à vingt heures, le flic sursaute. Non, c’est l’hôtel qui le prévient que Mona Louarn est rentrée. Toute l'équipe décanille illico.
La jeune femme en train de dîner ne s’émeut pas en voyant la police débouler dans le restaurant. Comme une voyageuse arrivée au terme du périple,  elle sent déjà la fièvre la quitter. La lassitude gagne du terrain, se substitue à ce besoin harcelant de vérité qui l’animait comme une rage.
Après une fouille de la chambre qui ne donne rien, les policiers embarquent l’intéressée, étrangement indifférente. Ou blasée, peut-être, se dit le commissaire.
Mona Louarn, bretonne par son père, Pierrick Louarn, à moitié sicilienne par sa grand-mère, née ici, à Concarneau en 1990, elle a grandi à  Syracuse. Sa mère repartie avec elle en Sicile après le décès de son compagnon en 1995. Muriel et Martin se jettent un coup d’œil, la voilà, la vieille affaire sortie du placard.
La tension grimpe dans le bureau, Muriel, nerveuse, regrette de ne pouvoir en griller une. Les questions pleuvent.
Depuis quand êtes-vous à Concarneau ? Quatre jours ? Qu’êtes-vous venue faire ? Régler des comptes? Avec Leguen ? Lebreton ? Elle acquiesce. Oui, oui, mais c’est compliqué.  Ils espèrent déjà lui faire signer des aveux.  Des aveux de quoi ? Elle secoue tristement la tête, c’est si compliqué, elle répète, il faut qu’elle leur explique tout.
Alors, voilà, commence-t-elle.
Les policiers boivent ses paroles. C'est rare les assassins qui se mettent à table avec autant de bonne volonté.
En 1995, à cinq ans, elle assiste à une scène qui la marque pour la vie. Elle est devant la fenêtre, elle voit son père surgir du garage et interpeler des hommes qui sortent de la maison d’à côté, elle l’entend crier, les traiter de voyous, l’un d’entre eux saute par-dessus la clôture, le frappe, il se défend comme il peut, les autres arrivent à la rescousse, elle n’a jamais vu des hommes se battre, elle ne comprend pas ce qui se passe, son père à terre, elle a peur, elle les voit transporter son père dans leur voiture, puis ils regardent du côté de la maison, ils se dirigent vers la porte, ils vont entrer, elle a le temps de se cacher dans le placard, sous l'évier, à côté de la poubelle, elle écoute et regarde par les fentes, elle tremble. Enfin, ils s’en vont, elle entend, le bruit des moteurs de la voiture qui démarre en même temps que la moto de son père. Elle court et voit la moto disparaître au bout de la rue, elle se demande pourquoi son père est parti.
Elle attend, les heures passent, elle est seule dans le silence de la maison, choquée. Elle s’aventure dans le jardin, sur le chemin, pousse le portail du jardin de la voisine, d’où elle a vu sortir les hommes, ouvre la porte de la maison et elle découvre le corps de la vieille femme étendu au sol sous une échelle renversée et la flaque de sang sous la tête. Elle s’enfuit en pleurant, appelle son père, elle ne s’est jamais retrouvée seule ainsi, pourquoi l’a-t-il laissée ? Elle perd la notion du temps et finit par s’endormir. Elle est réveillée par du bruit, des gens dans la maison, c’est confus dans sa mémoire. Elle revoit sa mère qui la serre dans ses bras, elle pleure, tout le monde pleure. Plus tard elle apprendra que son père s’est tué en moto, ce soir-là, un banal accident de la route. Elle n’a que cinq ans, elle ne sait pas faire le tri entre ce qu’elle croit avoir vu et l’autre version. Elle se tait, enfouit ce cauchemar au plus profond d’elle où il continue à vivre et à la hanter. Pendant des années elle ne cessera de gratter la blessure, de se jouer un scénario dont elle n’est même certaine. De poursuivre des images qui s’estompent. Un tatouage sur une épaule, aperçu furtivement : une ancre et  l’écume amère qui lui remonte chaque fois dans la bouche. Jusqu’au jour où elle se décide à traquer la vérité. Pour pouvoir commencer à vivre, il faut qu’elle sache comment son père est mort. Elle part pour Concarneau.
Elle s’arrête. Contemple son auditoire muet. Ils attendent la suite. Elle est donc revenue pour faire la lumière. Elle commence par Leguen, elle n’a aucun mal à lui faire avouer l’agression de la vieille femme et le vol de tableaux. C’était pour se payer un voilier, qu’ils avaient manigancé ce coup, des rêves de tour du monde, l’appel de la mer. Mais Leguen est trop saoul, il divague, il a oublié, incapable de lui en dire plus. Elle s’adresse alors à Lebreton qui lui révèle que c’est Leguen qui a tué Pierrick à coups de pierre sur la tête, pour le faire taire. Ensuite, Lebreton avait enfourché la moto, et à plusieurs kilomètres de là, ils avaient jeté le corps dans des rochers et la moto par-dessus pour faire croire à un accident. La gendarmerie n’avait pas fait de zèle et gobé le scénario sans se creuser les méninges.
Vous les avez tués ?, demande doucement Martin. Elle nie d’un hochement de tête, une moue méprisante sur les lèvres. Comment les avez-vous retrouvés ? Elle se tait. Vous aimez dessiner ? Elle fait l’étonnée, drôle de question. Le commissaire hoche la tête, elle est très forte. Il répète : Vous les avez tués et vous aviez l’intention de tuer l'autre. Car ils étaient trois, n'est-ce pas ? Et vous connaissez le troisième. Qui est-il ? Elle hausse les épaules, ne dira plus rien. Si c’est une garde à vue, elle exige un avocat.

Il est minuit. Ils l'envoient finir la nuit en cellule.

suite

cinquième  épisode


Les policiers sont interrompus par l’arrivée fracassante de Leroux tourneboulé par ce qu’il vient d’apprendre : Sur une caméra de surveillance du port, on voit très nettement une femme monter à bord du Brocéliande. Ils se lèvent tous précipitamment pour aller visualiser la vidéo. L’excitation au summum. Ils se repassent cinquante fois l’image de cette femme sur le port. Quatorze heures : Martin distribue les ordres : Leroux tu fais le tour des connaissances de Leguen, je veux tout savoir sur lui, Morvan idem pour Lebreton, interroge les gosses, les voisins, l’entourage. Vous me passez au crible l’identité des macchabés. Trouvez-moi le lien entre ces deux gonzes. Muriel tu viens avec moi, on essaie de se rencarder sur cette fille, tu peux nous sortir une photo ?
Vers dix sept heures, Leroux sur les lieux appelle le patron, il a peut-être dégoté un autre indice : quelqu’un a croisé une clio, le matin du meurtre, sur le petit chemin qui mène au taudis de Leguen, une clio de location. Quelques clics et trois coups de fil, l’agence de location vite repérée livre l’information. La cliente s’appelle Mona Louarn, elle loge à l’hôtel du port et a laissé son numéro de téléphone. Pour une criminelle, elle n’a pas pris la peine de brouiller les pistes, étrange, étrange, répète le commissaire.
À L’hôtel, le patron leur dit que la jeune femme est sortie, elle ne rentre que le soir, passe toutes ses journées à l’extérieur.
Retour à la maison, concertation, croisement des renseignements, c’est maigre ; les morts avaient le même âge, ils ont pu se côtoyer dans leur jeunesse, mais l’un s’est investi dans un parcours de pêcheur professionnel, a fondé une famille etc.,  et l’autre a mené une vie de célibataire dissolue, ils n’ont sûrement pas entretenu longtemps leur amitié, à supposer qu’elle ait existé. Quel rapport entre ces deux types et cette pin-up ? On ne va pas tarder à le savoir, dit Martin. Elle va nous le dire, si elle ne s’est pas fait la belle, mais je ne crois pas, il lui reste un boulot à accomplir. 

Suite

Quatrième épisode



Le commissaire Martin est réveillé en pleine nuit par Morvan, le policier de service qui a été alerté par la famille Lebreton. Il fonce au port, le Brocéliande est à quai, de la lumière et du monde à bord. La mère Lebreton, assise sur un coffre, pliée en deux, tortille un mouchoir trempé et n’en finit pas de se moucher. Elle raconte qu’elle s’est inquiétée, le soir, de ne pas voir rentrer Yvan, il ne répondait pas non plus au téléphone, à minuit, elle est venue se rendre compte…et là, elle éclate en sanglots. Les enfants prennent le relais, ils expliquent la suite. Ils ont découvert leur père allongé dans le rouf, une plaie à la poitrine, du sang partout, ils ont vite compris qu’il était mort. 
Le légiste conclut à une blessure par arme à feu. La balle a traversé le thorax.  
L'assassin a cloué un dessin sur le bois avec un opinel, son couteau, précise le fils. Plus de doute pour le commissaire, Simenon est dans le coup. Il contemple ce chien jaune, peint à la gouache. L’artiste n'a pas bâclé son travail, il a le souci du détail, petites touches de peintures, à la manière des impressionnistes... Il se demande dans quel but il a poussé comme ça son talent.
Quand les policiers quittent le chalutier, le jour se lève, indifférent, sur Concarneau, la tempête qui s’est calmée dans la nuit a lavé le ciel. Azur irréprochable ce matin, veiné de sang. La mer assagie se prélasse sous une peau d’émeraude à peine frangée d’écume, le vacarme s’est tu. À la place du mugissement, un silence de mort, complice dirait-on de l'horreur qui se répand sur la ville. 
Martin dépose le dessin sur son bureau, à coté du premier et se gatte la tête. Il se demande ce que ces peintures ont à voir avec les crimes.
Tronchard, foncez à la librairie et dégotez-nous le Chien Jaune.
Dans le bureau, sandwichs et bières, les policiers épluchent le roman de Simenon. Muriel Tréguer, chouchoute du commissaire, est la seule à émettre une idée intelligente : D’après elle, il s’agit de représailles. Le chien jaune symbolise la vengeance, l’assassin ou quelqu’un d’autre, enfin, le dessinateur veut les mettre sur la piste d’une vieille affaire. C’est dans les dossiers classés qu’il faut fouiller.  Évident !
Tronchard hausse les épaules, bien une idée de bonne femme, ça. Il n’aime pas beaucoup remuer la poussière, lui. Et la littérature, c'est pas son fort. S'il faut chercher les coupables dans les bouquins, à présent, où va la police ?

 Martin arpente la pièce. L’intuition que ce n’est pas terminé. Il dit qu’il faut s’attendre à un autre crime. C’est ce que lui souffle Simenon : trois jours : trois drames, à qui le tour ?